dimanche 11 avril 2021

SATPREM, Sri Aurobindo ou l'Aventure de la Conscience


                Cette différence substantielle entre l’Indien et les autres peuples n’apparaît 

nulle part mieux que dans son art, comme elle apparaît  aussi dans l’art égyptien 

(et, nous le supposons  sans le connaître, dans l’art d’Amérique centrale) car si l’on 

quitte nos cathédrales légères, ouvertes, élancées comme un triomphe de la pensée 

divine des hommes, et que, brusquement, dans le silence d’Abydos sur le Nil, nous 

sommes mis en présence de Sekmeth, ou, derrière le péristyle de Dakshineshwar, face 

à face avec Kâli, nous sentons bien quelque chose – nous béons tout à coup sur une 

dimension inconnue, un « quelque chose » qui nous laisse un peu sidéré et qui n’est 

absolument pas là dans tout notre art occidental. 

Il n’y a pas de secrets dans nos cathédrales ! tout est là, net et propret, ouvert aux 

quatre vents pour qui a des yeux extérieurs – pourtant, il y a bien des secrets… 

Il ne s’agit pas ici de comparer des mérites, serait-ce assez absurde ! mais de dire 

simplement que nous avons oublié quelque chose. 

Comment ne nous a-t-il pas frappé, malgré tout, que si tant de civilisations, qui furent 

glorieuses et raffinées autant que la nôtre – ayons la modestie de l’admettre – et dont 

l’élite n’était pas moins « intelligente » que celle de nos Sorbonne, ont eu la vision et 

l’expérience de hiérarchies invisibles (pour nous) et de grands rythmes psychiques 

qui excédaient la brève pulsation d’une vie humaine unique, ce n’était pas, peut-être, 

une aberration mentale – étrange aberration qui se retrouve à des  milliers de lieues 

en des civilisations étrangères l’une à l’autre – ni une superstition de vieilles dames 

imaginatives.  Nous avons balayé l’âge des Mystères, c’est entendu, tout est 

admirablement cartésien, mais il manque quelque chose. 

Le premier signe de l’homme nouveau, probablement, est qu’il s’éveille à un terrible 

manque de quelque chose, que ne lui donnent ni sa science, ni ses Églises, ni ses 

plaisirs tapageurs. On n’ampute pas impunément l’homme de ses secrets. (...)


                Pourtant, si l’on suppose que l’Inde où se survivent d’anciens Mystères nous 

donnera la solution pratique que nous cherchons, nous risquons d’être déçus. Sri 

Aurobindo, qui sut vite apprécier la liberté, l’ampleur spirituelle et l’immense effort 

expérimental que l’Inde révèle au chercheur, ne se laissera pas gagner en tout, il s’en 

faut ; non pas qu’il y ait rien à rejeter ; il n’y a rien à rejeter nulle part, pas plus dans ledit 

hindouisme que dans le christianisme ou dans n’importe quelle autre aspiration de 

l’homme, mais il y a tout à élargir ; à élargir sans fin. 

Ce que nous prenons pour une vérité ultime n’est, le plus souvent, qu’une expérience 

incomplète de la Vérité – et, sans doute, la totalité de l’Expérience n’existe-t-elle nulle 

part dans le temps et dans l’espace, en aucun lieu, aucun être si lumineux soit-il, car la 

Vérité est infinie, elle va toujours de l’avant. Mais toujours on se charge les épaules d’un 

fardeau interminable, disait un jour la Mère dans une conversation sur le bouddhisme. 

On ne veut rien laisser tomber du passé et on est de plus en plus courbé sous le poids 

d’une accumulation inutile. Vous avez un guide sur un morceau de chemin, mais quand 

vous avez passé ce morceau de chemin, laissez le chemin, et le guide, et allez plus 

loin. 

C’est une chose que les hommes font avec difficulté ; quand ils attrapent quelque chose 

qui les aide, ils s’accrochent, et puis ils ne veulent plus bouger. Ceux qui ont fait un 

progrès avec le christianisme ne veulent pas le laisser et ils le portent sur leurs épaules, 

ceux qui ont fait un progrès avec le bouddhisme ne veulent pas le laisser et ils le portent 

sur leurs épaules, et cela alourdit la marche et cela vous retarde indéfiniment. Une fois 

que vous avez passé l’étape, laissez-la tomber, qu’elle s’en aille ! allez plus loin ! 


SATPREM, Sri Aurobindo ou l'Aventure de la Conscience, 1964 

lundi 29 juin 2020

Khalil GIBRAN, Le Prophète

ALORS une femme dit, Parlez-nous de la Joie et de la Tristesse.

Et il répondit :
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le même puits d'où fuse votre rire fut souvent rempli de vos larmes.

Et comment en serait-il autrement?

Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie.

La coupe qui contient votre vin n'est-elle
la même coupe qui fut cuite dans le four du potier?
Et le luth qui caresse votre âme, n'est-il pas le même bois qui fut évidé au couteau?

Lorsque vous êtes joyeux, regardez profondément en votre coeur et vous trouverez 
que ce qui vous apporte de la joie n'est autre que ce qui vous a donné de la tristesse.

Lorsque vous êtes tristes, regardez à nouveau en votre cœur, et vous verrez qu'en vérité 
vous pleurez pour ce qui fut votre délice.

Il en est parmi vous qui disent : 
« La joie est plus grande que la tristesse », 
et d'autres disent « Non, la tristesse est plus grande. »

Mais moi je vous dis qu'elles sont inséparables.
Ensemble elles viennent, et quand l'une vient s'asseoir seule avec vous à votre table, 
rappelez-vous que l'autre dort sur votre lit.

En vérité vous êtes suspendus comme une balance entre votre tristesse et votre joie.
Ce n'est que lorsque vos plateaux sont vides que vous êtes immobiles et en équilibre.

Lorsque le gardien du trésor vous soulèvera pour peser son or et son argent, il faudra 
que votre joie ou votre tristesse s'élève ou s'abaisse.

Khalil GIBRAN, Le Prophète (1923)

samedi 21 juin 2014

Fernando PESSOA, "L'Heure du Diable"

De ces flammes jaillit, non pas la lumière, 
mais une ténèbre visible

     L'humanité est païenne. Jamais aucune religion ne l'a pénétrée. Le pouvoir de croire à la survie de l'âme n'est même pas dans l'âme de l'homme ordinaire. L'homme est un animal qui s'éveille sans savoir ni où ni pourquoi.

     Quand il adore les Dieux, il les adore comme des fétiches. Sa religion est une sorcellerie. Il en a toujours été ainsi, il en est ainsi, et il en sera toujours ainsi. Les religions ce n'est que ce qui déborde des mystères pour devenir profane et n'est point compris par le profane car, par nature, il ne peut l'être.

 (...) L'homme ne diffère de l'animal que parce qu'il sait ne pas en être un. C'est la première lumière, qui n'est rien d'autre que ténèbres visibles. C'est le commencement, parce que voir les ténèbres c'est en recevoir la lumière. C'est la fin, parce que c'est savoir, par la vue, que l'on est né aveugle. Ainsi l'animal devient-il homme par l'ignorance qui naît en lui.

(...) Je suis moi-aussi, madame, l'Etoile Brillante du Matin. (...) Je souris quand on pense (je pense) que je suis Vénus dans un autre schéma de symboles. Mais qu'importe ? Tout cet univers, avec son Dieu et son Diable, avec tout ce qu'il y a en lui d'hommes et de choses qui voient, est un hiéroglyphe éternellement à déchiffrer. Je suis - c'est mon métier - maître de Magie : je ne sais pourtant pas ce que c'est que la Magie.

     La plus haute initiation se termine par la question incarnée de savoir s'il y a quelque chose qui existe. Le plus grand amour est un grand sommeil comme celui où nous nous aimons au tréfonds du sommeil. Moi-même, qui devrais être un grand initié, je demande quelquefois à ce qui est en moi est au-delà de Dieu si tous ces dieux et tous ces astres ne sont que des songes d'eux-mêmes, de grands oublis de l'abîme.

(...) - Non, dit-elle en riant, il y aura toujours une religion vraie. Oui (elle riait de plus belle), ou alors elles sont toutes fausses.

- Madame, toutes les religions sont vraies, aussi opposées qu'elles paraissent entre elles. Elles sont des symboles différents de la même réalité. Elles sont comme une phrase dite en différentes langues ; de telle façon que ceux qui disent la même chose ne se comprennent pas les uns les autres. Quand un païen dit Jupiter et un chrétien dit Dieu, ils mettent la même émotion dans des termes différents de l'intelligence : ils pensent différemment la même intuition. Le repos d'un chat au soleil est la même chose que la lecture d'un livre. Un sauvage regarde l'orage de la même façon qu'un juif Jéhovah, un sauvage regarde le soleil de la même façon qu'un chrétien le Christ. Et pourquoi Madame ? Parce que tonnerre et Jéhovah, soleil et chrétien, sont des symboles différents de la même chose.


PESSOA (1888-1935), L'Heure du Diable, conte

mercredi 29 janvier 2014

Jean-Pierre SIMEON, Un homme sans manteau



Vite
un baiser pour nos lèvres
un autre pour le malheur

et pour nos gestes gourds

vite

le battement d’une aile
leur mémoire vivante

et vite vite

pour briser la vitre
qui nous sépare
la jeunesse et sa pierre

dans le désert
on ne discute pas
des raisons de la source



Un homme sans manteau, 2000

vendredi 3 janvier 2014

Henri GOUGAUD, "Le conteur"


Le conteur 


      Il était une fois, un homme nommé Yacoub. Il vivait pauvre mais sans souci, heureux de rien, libre comme un saltimbanque, et rêvant sans cesse plus haut que son front. En vérité, il était amoureux du monde. Or, le monde alentour lui paraissait morne, brutal, sec de coeur, sombre d'âme. Il en souffrait. "Comment, se disait-il, faire en sorte qu'il soit meilleur ? Comment amener à la bonté ces tristes vivants qui vont et viennent sans un regard pour leurs semblables ? "
Il ruminait ces questions par les rues de Prague, sa ville, errant et saluant les gens qui ne lui répondaient pas.

     Or, un matin, comme il traversait une place ensoleillée, une idée lui vint. "Et si je leur racontait des histoires ? pensa-t-il. Ainsi, moi qui connais la saveur de l'amour et de la beauté, je les amènerais assurément au bonheur." Il se hissa sur un banc et se mit à parler. Des vieillards, des femmes étonnées, des enfants, firent halte un moment pour l'écouter, puis se détournèrent de lui et poursuivirent leur route.

    Yacoub, estimant qu'il ne pouvait changer le monde en un jour, ne se découragea pas. Le lendemain, il revint en ce même lieu et à nouveau lança au vent, à voix puissante, les plus émouvantes paroles de son coeur. De nouvelles gens s'arrêtèrent pour l'écouter, mais en plus petit nombre que la veille. Certains rirent de lui. Quelqu'un le traita même de fou, mais il ne voulut pas l'entendre. "Les paroles que je sème germeront, se dit-il. Un jour, elles entreront dans les esprits et les éveilleront. Je dois parler, parler encore."

    Il s'obstina donc et, jour après jour, vint sur la grand-place de Prague parler au monde, conter merveilles, offrir à ses pareils l'amour qu'il se sentait. Mais les curieux se firent rares, disparurent, et bientôt il ne parla plus que pour les nuages, le vent et les silhouettes pressées qui lui lançaient à peine un coup d'oeil étonné, en passant. Pourtant, il ne renonça pas.

*

     Il découvrit qu'il ne savait et ne désirait rien faire d'autre que conter ses histoires illuminantes, même si elles n'intéressaient personne. Il se mit à les dire les yeux fermés, pour le seul bonheur de les entendre, sans se soucier d'être écouté. Il se sentit bien en lui-même et désormais ne parla plus qu'ainsi : les yeux fermés. Les gens, craignant de se frotter à ses étrangetés, le laissèrent seul dans ses palabres, et prirent l'habitude, dès qu'ils entendaient sa voix dans le vent, d'éviter le coin de place où il se tenait.

    Ainsi passèrent des années. Or, un soir d'hiver, comme il disait un conte prodigieux dans le crépuscule indifférent, il sentit que quelqu'un le tirait par la manche. Il ouvrit les yeux et vit un enfant. Cet enfant lui fit une grimace goguenarde et lui dit en se hissant sur la pointe des pieds :
 - Ne vois-tu pas que personne ne t'écoute, ne t'as jamais écouté, ne t'écoutera jamais ? Quel diable t'a donc poussé à perdre ainsi ta vie ?
 - J'étais fou d'amour pour mes semblables, répondit Yacoub. C'est pourquoi, au temps où tu n'étais pas encore né, m'est venu le désir de les rendre heureux.
    Le marmot ricana :
 - Eh bien, pauvre fou, le sont-ils ?
 - Non, dit Yacoub, hochant la tête.
 - Pourquoi donc t'obstines-tu ? demanda doucement l'enfant, pris de pitié soudaine.
    Yacoub réfléchit un instant.
 - Je parle toujours, certes, et je parlerai jusqu'à ma mort. Autrefois c'était pour changer le monde.

     Il se tut, puis son regard s'illumina. Il dit encore :
 - Aujourd'hui, c'est pour que le monde, lui, ne me change pas.




 H. GOUGAUD, L'Arbre aux trésors, Légendes du monde entier, 1987

Roberto JUARROZ, Poésie Verticale (3)




Qui prend en moi l'initiative                              ¿ Quién toma en mi la iniciativa
quand je ne suis pas en moi ?                             cuando no estoy en mi ?


Qui rêve lorsque je rêve ?                                 ¿ Quién sueño cuando sueño ?
Qui me réveille dans le néant ?                         ¿ Quién me despierta en la nada ?
Qui veille sur mes yeux non-voyants ?             ¿ Quién cultiva mis ojos de no ver ? 


Nous ne sommes que des invités                          Somos solo invitados
dans notre propre maison.                                    en nuestra propia casa.
Mais nous aurons peine à la quitter                      Pero nos dolerá dejarla,
comme si nous en étions les maîtres.                  como si fuéramos los dueños.




*



Tout donne de l'ombre,                                     Todo da sombra
jusqu'à l'invisible.                                             hasta lo invisible. 


L'ombre de la pensée                                       La sombra del pensamiento
suture les crevasses                                          coutura las grietas
de l'aléatoire réalité                                          de la aleatoria realidad




*



Triptyques Verticaux


II. 1
Je coupe les fils                                                   Corto los hilos
du regard dont je te regarde                                de la mirada con que te miro
et commence à en tresser                                    y empiezo tejer con ellos
la passion de te regarder                                     la pasión de mirarte
là où tu n'es pas.                                                 allí donde no estás.


C'est pourquoi, par moments,                             Por eso, algunas veces,
je te vois plus en ton absence qu'en toi.              te veo más en tu ausencia que en tí. 


*


Mais tout poème n'est qu'un balbutiement          Pero todo poema no es más que un
Sous le balbutiement sans fin des étoiles            balbuceo
                                                                       bajo el balbuceo sin fin de las estrellas






(Les recueils de Poésie Verticale sont traduits de l'argentin en quinze tomes aux éditions Le Cornier et José Corti).

mercredi 23 octobre 2013

Marie ROUANET, Douze petits mois

29 décembre

     Dans ce temps serré où le brouillard qui plane là-haut, à deux mille mètres, est peut-être de la neige, en ce moment où cuit le chou farci du repas, où les sachant tous sur les pistes le coeur est paisible et le silence dense et splendide, une évidence éclate, plus belle que la   neige qui devient bleue dans les ornières, plus belle que les bouleaux roses sous le soleil rasant : se désencombrer c’est aussi alléger les autres de notre poids. Du poids de notre amour, du poids de nos dons, de nos inquiétudes mais aussi de nos jugements. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais songé qu’à m’alléger moi-même du superflu mais jamais à soulager les autres de moi. Je le sais, il y a d’insidieuses manières de peser, d’essayer d’infléchir des décisions et la plus malhonnête peut-être est de peser de toute sa vertu. (...)

     Je suis là, exactement, sur la porte du Temple de Jérusalem où Marie fut arrêtée brutalement par la phrase qui tranche dans le vif. Je regarde l’an neuf, blanc encore, silencieux et froid et je me dis qu’alléger les autres de nous est le plus difficile.
Le fruit du jour (...), fruit de l’hiver que l’on croirait stérile est celui-là : ne pas peser de ses angoisses, de ses services au nom desquels on exige des réponses. Sur le seuil du Temple, Marie arrivait avec sa longue peur de plusieurs jours, elle avait anxieusement cherché de groupe en groupe, elle avait cru L’apercevoir, son coeur avait bondi et finalement ce n’était pas Lui et les larmes revenaient dans sa gorge, elle arrivait avec ses pieds meurtris, sa fatigue. Et Il n’a pas eu pitié. Elle n’a pas pu le serrer dans ses bras. A un pas d’elle, il brillait de savoirs qu’elle ignorait.  Il était inaccessible. Tout ce qu’elle apportait pour justifier son questionnement et exiger des réponses, Il l’a balayé d’une phrase sans appel.
 

     Il en est de même pour moi. Mes inutiles insomnies, mes angoisses mortelles, mes offres de service, mon utilité sont sans poids et ne me donnent aucun droit. Je comprends quel est le seul allègement vraiment déchirant.
     A petits pas j’ai marché dans cette vallée dont on voit tous les os verdis de mousse, à très petits pas à travers le léger rideau de la neige, vers la crête, et péniblement.
Je suis  montée jusqu’à un lac. Il serait invisible n’était la rondeur du creux où il loge. Il est blanc sur blanc, endormi dans la glace et la neige dans le cercle des arbres. L’été il parait que son eau de verre est habitée d’algues d’or.


     (...) Comme Marie, nous gardons nous aussi des choses dans notre coeur. Et alors que nous ne sommes qu’opacité nous témoignons de la lumière.


M. Rouanet, Douze petits mois (1998)






    

mercredi 25 septembre 2013

Jean-Michel MAULPOIX, Une Histoire de bleu



Nous connaissons par ouï dire l'existence de l'amour.

Assis sur un rocher ou sous un parasol rouge, allongés dans le pré bourdonnant d'insectes, les deux mains sous la nuque, agenouillé dans la fraîcheur et l'obscurité d'une église, ou tassés sur une chaise de paille entre les quatre murs de la chambre, tête basse, les yeux fixés sur un rectangle de papier blanc, nous rêvons à des estuaires, des tumultes, des ressacs, des embellies et des marées. Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos tête afflue puis se retire, comme revient puis s'éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l'amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains

                                                              *


Les femmes aux yeux noirs ont le regard bleu.

Bleu est la couleur du regard, du dedans de l'âme et de la pensée, de l'attente, de la rêverie et du sommeil.

Il nous plait de confondre toutes les couleurs en une. Avec le vent, la mer, la neige, le rose très doux de nos peaux, le rouge à lèvre des rires, les cernes blancs de l'insomnie autour du vert des yeux, et les dorures fanées des feuilles qui s'écaillent, nous fabriquons du bleu.

Nous rêvons d'une terre bleue, d'une terre de couleur ronde, neuve comme au premier jour, et courbe ainsi qu'un corps de femme.

Nous nous accoutumons à n'y point voir clair dans l'infini, et patientons longtemps au bord de l'invisible. Nous convertissons en musique les discordances de notre vie. Ce bleu qui nous enduit le coeur nous enduit de notre condition claudicante. Aux heures de chagrin, nous le répandons comme un baume sur notre finitude. C'est pourquoi nous aimons le son du violoncelle et les soirées d'été: ce qui nous berce et nous endort. Le jour venu, l'illusion de l'amour nous fermera les yeux.


                                                               *

Le bleu ne fait pas de bruit.

C'est une couleur timide, sans arrière pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce, et se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.
Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l'âme après qu'elle s'est déshabillée du corps, après qu'a giclé tout le sang et que se sont vidées les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de nos pensées.

Indéfiniment, le bleu s'évade.
Ce n'est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l'air. Un empilement de clarté, une teinte née du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l'homme que dans les cieux.

L'air que nous respirons, l'apparence du vide sur laquelle remuent nos figures, l'espace que nous traversons n'est rien d'autre que ce bleu terrestre, invisible tant qu'il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.


                                                                     *


J-M. Maulpoix, "Le regard bleu", Une Histoire de bleu  (1992)

mercredi 14 août 2013

Pascal QUIGNARD, Les désarçonnés

     Tous les enfants trouvent dans l'exemple de ceux qui les ont conçus le modèle de leur malheur. De là la structure si étrange du retard qui affecte le temps humain, particulièrement dans les sociétés industrielles, savantes, scolaires, passionnées de nouveautés techniques, où les études sont prolongées très loin au-delà de la puberté. La souffrance à laquelle les jeunes gens s'apprêtent les attire comme un souvenir de plus en plus inconsistant et, à leurs yeux, incompréhensible. Ils se rapprochent sans le savoir de ceux qui ont cessé de vivre depuis longtemps, relayant des manières d'être qu'ils n'ont qu'entraperçues. Ils sont vieux déjà sans qu'ils en aient la perception. Leur enfer est le flambeau qui les éclaire, où ils ne voient que lumière. Seule reste une douleur, mais dont la plainte est devenue toute sonore, c'est à peine s'ils l'entendent, qui se transmet d'âge en âge, insensiblement, sous la forme de leur patronyme. 

*

     Il se trouve que mon père, mes deux grands-pères, la plupart de mes arrières-grands-pères ont combattu au cours des trois guerres franco-allemandes qui se sont succédé. 
     Le 19 juillet 1870, le 3 août 1914, le 3 septembre 1939, eurent lieu trois mobilisations générales des deux côtés d'une frontière qui redevenait errante. 
     Dans ma famille on ne savait plus quand on était un Allemand, quand on était un Français. L'histoire est si lente. Dès 842 Strasbourg. Dès 843 Verdun. Dès 867 Metz. Les frontières sont des lignes imaginaires, mouvantes, cruelles, aïeules. Lignes de front où a lieu la bataille, lignes riches de dépôts archéologiques, d'armes, de chevaux, de charniers, d'inquiétudes. Lignes imaginaires des deuils et du doute. 

*

     On appelle vendetta un échange de morts comme on appelle mariage un échange de femmes. Et chaque mort dans ce cas est d'autant plus un mariage qu'au terme d'une véritable vendetta on rapte l'épouse et les enfants de celui qu'on a tué en compensation du meurtre antérieur. C'est ainsi que je fus élevé par une jeune fille, par une femme adulte, par une vieille. 
     Cacilia, Anne, Marie. 
     Müller, Bruneau, Estève. 
     Dans l'humanité, si tout est symétrie, c'est parce que le langage symétrise tout. 
     Dans les sociétés animales tout est asymétrie : tout est prédation. La relation entre les fauves définit l'agression sans réciprocité. Dans le monde animal il n'y a pas la moindre guerre. L'individualité y est extrême. L'identité, le genre, la généralité, l'opposition qui l'appuie, ne naissent que chez les hommes. 
    C'est ainsi la langue seule, l'acquisition par l'enfant de la langue du groupe qui le précède, le simple fonctionnement de cette langue qu'il peine à faire sienne, qui rendent tout ce qui est différent opposé, réciproque, polarisé, sexuel, passionnant, jaloux, hostile, guerrier, ennemi. 

*

     Dieu dit : Meliores sumus singuli. Nous sommes meilleurs isolés. Nous sommes seuls d'origine. On glisse sa tête dans l'Absence. On cadenasse la grille, on verrouille la porte, on ferme la fenêtre, on s'attend qu'au-dehors, très loin, le pogrom passe sans nous voir. 
     Sumus singuli. 
     Il n'est pas judicieux de poursuivre les souhaits de ses parents. Il est malencontreux de suivre les voeux du groupe. Que rien ne se transfère sur ta tête. Evade-toi du transfert. cesse de servir. "Partout la haine est primaire" veut dire "Partout la solitude est préférable". 
     Sénèque a écrit : Deviens exauctoratus. Mot à mot : "Deviens désengagé comme gladiateur". "Exauctoro" est un performatif qui signifie : "je donne son congé à un soldat". Prononcé par l'empereur quand les spectacles ont lieu, le mot signifie : "Je libère le gladiateur de la servitude de l'arène". "Je libère le gladiateur du service de l'arène" veut dire "Je délivre cet homme de la mort au terme du combat". 
     Deviens ex-autorisé.
     Les verba exauctorata sont des mots hors d'usage. 
     Deviens un mot hors d'usage.  
     Autorise-toi à quitter ton patronyme afin de devenir sur tes lèvres comme un mot hors d'usage. 


P. QUIGNARD (chap. IV), 2012



Maria I. BARRENO, Maria T. HORTA, Maria VELHO DA COSTA, Nouvelles Lettres Portugaises

Première Lettre II

     Quelle autre manière ai-je d'examiner les choses, les autres, sinon avec toute ma passion ? Passion alimentée par le simple plaisir ou la simple douleur qui me la font sentir. – Ainsi je te cherche, je t'utilise, je t'écris ; mais les mots ne sont pas des maillons, ni des ponts, ni des noeuds faits pour être dénoués dans la solitude des chambres. (...)

     Rassasiées nous serons un jour. – Je demande : "Aurons-nous cette sorte de satiété vorace pour laquelle nous sommes les fruits ? – Sans masques nous irons, même si nous savons que cela nous expose aux menaces, aux pures médisances, à la rage, à l'intolérance des coutumes, avec lesquelles on fait le bois des bûchers.
      Que nous restera-t-il de nous alors, après cette aventure ? 
Au frein ils voudront nous dompter et à rêne courte. Mais du lieu où dormait notre mère ne nous parvient pas même l'ombre de cette peur ; d'autres vêtements nous cousons pour cette joie et pour notre abandon. Car l'abandon est une présupposition de plus, coutume ou usage dans la quenouille où se file le goût. 
     De cette manière nous allons construisant un azulejo : tout un tableau. Lettre par lettre, parole écrite, volatile, livrée. Pour nous surtout, puis pour eux; pour qui voudra nous lire, fût-ce avec rage. Et jamais l'amour n'a été à ce point inventé, donc véritable : 
"Ce plaisir que j'étreins quand je t'étreins et tes doigts lentement courent sur mes bras, sur mes cuisses, sur mes seins. – A quelle sorte de vertige je me livre, et j'y demeure. Dans quelle sorte de cri et de déchirement je me débats et je croîs, je m'accroîs, je deviens folle et je me suffis; ou je ne me suffis pas et par conséquent je t'invente, je te réinvente, je te fais, je te défais pour me nourrir de toi. 
Attention, donc, à ceci : il y a danger de nous désirer ou de nous nier. Toi homme-maître qui me chevauches ou le prétends et moi qui parais te suivre dans ce jeu, y consentir, mais en réalité le contestant, cheminant déjà dans des labyrinthes autres, dans des étés torrides, il est vrai, mais selon mes trajets à moi.
     Parce qu'en vérité à ma possession seule tu t'intéresses : moi ta terre, ta colonie, ton arbre-ombre-programmée pour calmer les sens. En toi aussi tu me veux en clôture : toi mon couvent même, mon ambition unique, finalement mon seul désert."
"Tu as vaincu" – je dis, et tu penses : j'ai vaincu. Mais tu es vaincu. Ma lente tourmente à partir du néant, je te fais surgir lettre par lettre. En tentant de comprendre à partir de nous trois toute séquestration quelle qu'elle soit, ce qui la constitue comme projet de passion ou déjà passion elle-même. Ainsi, je pense, quand nous nous donnons la main , nous trois, quand nous nous livrons, nous trouvons notre indépendance à nous. 
     Nous nous cherchons, nous vous cherchons, en essayant de comprendre pourquoi. Qui peut savoir la démesure de ce désir, qui peut savoir si ce n'est pas autre chose que du luxe, de la provocation, de l'avidité : 
"C'est au moyen du corps que la passion me prend : le corps lui-même est déjà cette passion ou son objet, ses racines, ce qui la constitue, son repos. – Comment ne pas me souvenir de tes hanches étroites et ne pas te dire ma passion pour elles jamais ? Ainsi j'aime des parties de toi, et pour cette raison, je t'aime, et tout au bonheur de les avoir, je me complais avec elles."

     Et peut-être irons-nous jusqu'à dire comme soeur Mariana : "qu'adviendrait-il de moi sans tant de haine et tant d'amour (...)". Cependant, soeurs, nous ne restons jamais pour la souffrance mais pour le plaisir, sans que ce soit par nostalgie ou par croyance. Puisque nous rompons la clôture, oui, nous la rompons. 

     Qu'adviendrait-il de nous sans tant d'amour – ne serait-ce que pour le pur déplaisir que cela nous ferait. 
  

Nouvelles lettres Portugaises, 1973

vendredi 20 mai 2011

F. NIETZSCHE - Par delà bien et mal

     L'entité impérieuse que le peuple nomme "esprit" aspire à régner et à se sentir maitresse au-dessus de soi et autour de soi : elle veut aller de la multiplicité à la simplicité par un acte de volonté, par un acte de volonté synthétique, contraignant, autoritaire et réellement dominateur. Sur ce point ses exigences et ses facultés sont celles mêmes que les naturalistes relèvent dans tout ce qui vit, s'accroît et se multiplie.

L'aptitude de l'esprit à s'approprier ce qui lui est étranger se manifeste dans sa forte tendance à assimiler le neuf à l'ancien, à simplifier le complexe, à négliger ou à repousser l'hétérogène; de même il souligne arbitrairement, isole et falsifie à sa convenance certains traits de ce qui lui est étranger et appartient au "monde extérieur". Son dessein est de s'incorporer de nouvelles "expériences", de ranger le nouveau dans le cadre du connu, plus précisément d'avoir le sentiment d'une croissance, d'une force multipliée. Cette intention se trouve servie par un instinct en apparence contraire : l'esprit se résout brusquement à l'ignorance, il se ferme arbitrairement, il bouche ses fenêtres, il repousse telle ou telle chose, il ne veut pas la connaître, il se met en état de défense à l'égard d'un savoir possible, il se satisfait de l'obscurité, d'un horizon borné, il accueille et approuve l’ignorance, — toutes choses nécessaires selon le degré de sa force d'assimilation, de son "pouvoir de digestion", pour prendre une image, car en vérité c'est encore à l'estomac que l'"esprit" s'apparente le plus.

Il faut tenir compte aussi de la volonté qu'a l'esprit de se laisser tromper à l'occasion, non sans soupçonner que les choses ne sont pas comme on le prétend et que ce qu'on en dit repose sur une convention; alors il prend plaisir à cette incertitude et à cette ambiguïté, se réjouit de l'étroitesse volontaire et confortable du recoin où il se cantonne, se délecte des apparences les plus immédiates, de la surface, de ce qui agrandit, rapetisse, déplace, embellit les choses, savoure à part soi l'arbitraire de toutes ces manifestations de sa puissance.

     Il faut relever enfin le goût pervers qu'a l'esprit de donner le change à d'autres esprits et de se déguiser devant eux, cette constante poussée en lui d'une force créatrice, formatrice et en continuelle métamorphose : l'esprit savoure dans une telle activité sa ruse et sa capacité de se travestir; il y puise aussi le sentiment de sa sécurité, car c'est par ses artifices de Protée qu'il se défend et se cache le mieux. — C'est cette aspiration à l'apparence, à la simplification, au masque, au manteau, bref à la surface — car toute surface est un manteau — que contrecarre la tendance la plus noble à la connaissance, laquelle va et veut aller à la racine et à la complexité des choses ; il y a là une cruauté de la conscience intellectuelle et d'un goût que tout penseur courageux reconnaîtra en soi, pourvu qu'il ait, comme il se doit, suffisamment aiguisé et endurci le regard qu'il porte sur lui-même et se soit accoutumé à une stricte discipline, à des paroles sans complaisance. Il dira qu' "il y a quelque chose de cruel dans son esprit", et les coeurs vertueux, les esprits aimables ne manqueront pas de lui arracher cet aveu.

     De fait, il serait plus exact de nous imputer, de vanter en nous, non pas la cruauté, mais une excessive sincérité, notre sincérité de libres, très libres esprits. Peut-être sera-t-elle un jour notre gloire posthume ? En attendant, car nous n'en sommes pas là, nous sommes moins enclins que personne à nous parer du brillant des sentences morales : toute notre oeuvre antérieure nous détourne d'y prendre goût et nous rend odieuse leur impudente solennité. Ce sont de beaux mots, éclatants, sonores et pompeux que ceux de probité, d'amour de la vérité, d'amour de la sagesse, de sacrifice de soi-même en faveur de la connaissance, d'héroïsme du vrai; ils comportent quelque chose qui vous gonfle de fierté.

Mais nous, solitaires, nous, marmottes et marmotteurs, voila longtemps que nous avons reconnu, dans le secret de nos coeurs d'ermites, que tout ce respectable faste verbal relève de la vieille panoplie de mensonges, de la poussière dorée dont se revêt inconsciemment la vanité humaine, et qu'il faut retrouver sous les flatteuses couleurs de ce camouflage le texte primitif, le texte effrayant de l'homme naturel. Replonger l'homme dans la nature; faire justice des nombreuses interprétations vaniteuses, aberrantes et sentimentales qu'on a griffonnées sur cet éternel texte primitif de l'homme naturel; vouloir que l'homme se tienne désormais en face de l'homme comme, aujourd'hui déjà, dans la discipline de l'esprit scientifique, il se tient en face de l'autre nature, avec les yeux sans peur d'un Oedipe et les oreilles bouchées d'un Ulysse, sourd à tous les appeaux des vieux oiseleurs métaphysiques qui lui flûtent depuis trop longtemps : "Tu es davantage! tu as l'âme plus haute! tu as une autre origine!", voila qui peut sembler une tâche étrange et folle, mais une tâche, qui le niera ?

     Pourquoi l'avons-nous choisie, cette tâche insensée ? Ou, en d'autres termes : pourquoi la connaissance ? — Tout le monde nous le demandera. Et nous, pressés de la sorte, nous qui nous sommes interrogés cent fois sur ce sujet, nous n'avons trouvé et ne trouvons pas de meilleure réponse...





NIETZSCHE, "Nos vertus", 1885.

lundi 16 mai 2011

Arthur RIMBAUD - Illuminations

    
          Ville

     Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, — notre ombre des bois, notre nuit d'été ! — des Erynnies nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon coeur puisque tout ici ressemble à ceci, — la mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.


*


     J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.


*


          Démocratie


     "Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
     "Aux centres, nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
     "Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
     "Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route !"


*


           Matinée d'ivresse


     Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique ! Hourra pour l'oeuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. Ô maintenant nous si digne de ces tortures ! rassemblons fermement cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L'élégance, la science, la violence ! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur [-] le [-] champ de cette éternité, — cela finit par une débandade de parfums.
     Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
     Petite veille d'ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifiés. Nous t'affirmons, méthode ! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
     Voici le temps des Assassins.





Arthur RIMBAUD, 1873.

mardi 3 mai 2011

Roberto JUARROZ - Poésie Verticale (2)

A la racine de la parole
jouent diverses amours, 
mais aussi une sombre couleur,
pareille aux drapeaux d'une bataille perdue.


Parler c'est vivre d'une autre manière,
mais aussi mourir d'une autre manière, 
comme si vivre était mourir,
comme si mourir était vivre.


A la racine de la parole
tout amour va au-delà de ce qu'il aime, 
mais en ramène une fleur imprudemment obscure
et reconnaît qu'il n'ira pas plus loin.


De là vient qu'après la parole
à sa racine s'ouvre un espace sans passion ni sarcasme, 
un espace d'où peut librement se lever
l'absence plus qu'humaine qui habite dans l'homme. 


*


Un amour au-delà de l'amour, 
plus haut que le rite du lien, 
au-delà du jeu sinistre
de la solitude et de la compagnie. 


Un amour qui n'ait pas à revenir, 
mais non plus à s'en aller.
Un amour non soumis 
aux frénésies d'aller et venir, 
d'être éveillés ou endormis, 
d'appeler ou de se taire. 


Un amour pour être ensemble
ou pour ne l'être pas, 
mais aussi pour tous les états intermédiaires. 


Un amour qui serait comme ouvrir les yeux, 
Et peut-être aussi comme les fermer. 








Roberto JUARROZ, Cinquième Poésie Verticale, 1974.

(Les recueils de Poésie Verticale sont traduits de l'argentin en quinze tomes aux éditions Le Cornier et José Corti).

Roberto JUARROZ - Poésie Verticale

Nous restons figés parfois
au milieu d'une rue,
d'un mot
ou d'un baiser;
les yeux immobiles
comme deux longs verres d'eau solitaire,
la vie immobile
et les mains inertes entre un geste et celui qui aurait suivi,
comme si elles n'étaient plus nulle part.
Nos souvenirs alors sont d'un autre
dont à peine nous nous souvenons.


C'est comme si nous prêtions notre vie pour un temps,
sans l'assurance qu'elle nous sera rendue
et sans que personne nous l'ait demandée,
mais en sachant qu'elle sert alors
à quelque chose qui nous concerne plus que tout.


La mort n'est-elle un prêt, elle aussi,
au milieu d'une rue
d'un mot
ou d'un baiser ?


*


Il est plus facile de rayer l'obscurité que la lumière.
Y suffit le trait de craie d'une pensée.
Pour rayer la lumière, 
il faut aussi la poussière en suspension d'un regard
ou du moins sa séquelle furtive. 


A leur tour, l'obscurité et la lumière rayent l'oeil,
mais elles ne peuvent rayer la pensée, 
sa transparence minérale, 
son cristal toujours en fuite. 


Et pourtant, 
la pensée a ses rayures aussi, 
bien que jamais elle ne les pense. 






Roberto JUARROZ, Troisième poésie verticale, 1965.

jeudi 28 avril 2011

Emily DICKINSON, Poèmes

L'Eau, s'apprend par la soif.                                   Water, is taught by thirst.
La Terre — par les Mers franchies.                         Land — by the Oceans passed.
L'Extase — par les affres —                                  Transport — by throe —
La Paix — par le récit de ses combats —               Peace — by its battles told —
L'Amour, par l'Effigie —                                         Love, by Memorial Mold —
L'Oiseau — par la Neige.                                       Birds, by the Snow.


*


Folles Nuits — Folles Nuits !                                   Wild Nights — Wild Nights!
Si j'étais avec toi                                                    Were I with thee
De Folles Nuits seraient                                          Wild Nights should be
Notre volupté !                                                       Our luxury!

Futiles — les Vents —                                            Futile — the Winds —
Pour un Coeur au havre —                                      To a Heart in port —
Adieu Compas —                                                   Done with the Compass —
Adieu Carte !                                                         Done with the Chart!

Voguer dans l'Eden —                                             Rowing in Eden —
Ah, la Mer !                                                            Ah, the Sea!
Si je pouvais cette Nuit — jeter l'ancre —                 Might I but moor — Tonight —
En Toi !                                                                 In Thee!





Emily DICKINSON, Poèmes d'avant 1862. 

mercredi 27 avril 2011

J.M. COETZEE, Foe

Nous restâmes allongés en silence,              For a while we lay in silence, Foe on
Foe de son côté, moi du mien. Enfin             his side, I on mine. At last Foe spoke. 
Foe parla.                                                      'I ask myself sometimes,' he said, 'how
"Je m'interroge parfois, dit-il, sur ce              it would be if God's creatures had no
qui arriverait si les créatures de Dieu            need of sleep. If we spent all our  
n'avaient pas besoin de sommeil. Si             lives awake. If we spent all our lives
nous passions nos vies éveillés, en             awake, would we be better people for
serions-nous meilleurs ou pires ?"                it or worse?'
A cet étrange discours, je ne trouvai            To this strange opening I had no
pas de réponse.                                             reply.
"Serions-nous meilleurs ou pires,                 'Would we be better or worse, I mean,'
veux-je dire, continua-t-il, si nous                 he went on, 'if we were no longer to
n'avions plus l'occasion de descendre          descend nightly into ourselves and
nuitamment au fond de nous-mêmes            meet  what we meet there?'
et d'y rencontrer ce que nous y                    'And what might that be?' said I.
rencontrons ?                                             'Our darker selves,' said he. 'Our
— Et qu'est-ce donc ? demandai-je.             darker selves, and other phantoms
— Notre face cachée, dit-il. Notre                too.' And then, abruptly: 'Do you sleep,
face cachée, et aussi d'autres spectres."      Susan?'
Puis, abruptement : " Dormez-vous,             'I sleep very well, despite all,' I replied.
Susan ?                                                         'And do you meet with phantoms in
— Je dors fort bien, en dépit de tout,            your sleep?'
répondis-je.                                                'I dream, but I do not call the figures
— Et rencontrez-vous des spectres              phantoms that come to me in dreams.'
dans votre sommeil ?                                       'What are they then?'
— Je rêve, mais je n'appelle pas spectres    'They are memories, memories of my
les images qui me viennent en rêve.             waking hours, broken and mingled
— Que sont-elles donc ?                                 and altered.'
— Ce sont des souvenirs, des souvenirs      'And are they real?'
de mes heures de veille, rompus, mêlés,      'As real, or as little real, as the
transformés.                                                 memories themselves.'
— Qu'en est-il de leur réalité ?                     'I read in an old Italian author of a
— Elles ont autant ou aussi peu de              man who visited, or dreamed he
réalité que les souvenirs eux-mêmes.           visited, Hell', said Foe. 'There he met
— J'ai lu chez un vieil auteur italien             the souls of the dead. One of the souls 
l'histoire d'un homme qui visita l'Enfer,         was weeping."Do not suppose, mortal,"
ou rêva qu'il le visitait, dit Foe. Là, il            said the soul, addressing him, "that
rencontra les âmes des morts. Une de         because I am not substantial these
ces âmes pleurait. "N'imagine pas,              tears you behold are not the tears of a
mortel, dit l'âme en s'adressant à lui,           true grief." '
que parce que je ne suis pas substantiel     'True grief, certainly, but whose?' said
les larmes que tu me vois verser                 I 'The ghost's or the Italian's?'
ne sont pas le fait d'une douleur
véritable."
— Douleur véritable, certes, mais de
qui était-ce la douleur ? dis-je.
Du fantôme ou de l'Italien ?"


J.M. COETZEE, 1986.

mardi 26 avril 2011

Andrée CHEDID - Visage premier

Le silence à vivre


Certaines tombes ne jaunissent pas
Certaines fins multiplient le vertige
Certains départs s'adossent à la fraîche souffrance
Certains corps brûlent à tous les âges du nôtre


Certaines paroles bouleversent
Tout le silence à vivre.




De face


Parfois     je me tiens à l'affût
du mort que je serai


De son côté
La plaine n'a plus besoin de bâtisseurs
Ni le temps de mesure


L'appel des corps s'est tu
Les rumeurs se dissipent
Le visage s'est accompli



Puis d'un coup je pivote
Et rejoins ma durée
Tout est encore devant
Toutes les énigmes me sondent
Toutes mes ailes s'ébranlent


J'entre
De face
Dans la houle des vivants.


Andrée CHEDID, 1970-1972

MILAN KUNDERA - L'Ignorance

Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Pour cette notion fondamentale, la majorité des Européens peuvent utiliser un mot d'origine grecque (nostalgie, nostalgia), puis d'autres mots ayant leurs racines dans la langue nationale : añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. Dans chaque langue, ces mots possèdent une nuance sémantique différente. Souvent, ils signifient seulement la tristesse, causée par l'impossibilité du retour au pays. Mal du pays. Mal du chez-soi. Ce qui, en anglais, se dit : homesickness. Ou en allemand : Heimweh. En hollandais : heimwee. Mais c'est une réduction spatiale de cette grande notion. L'une des plus anciennes langues européennes, l'islandais, distingue bien deux termes : söknudur : nostalgie dans son sens général ; et heimfra : mal du pays. Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d'amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobe ; j'ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l'ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. Mon pays est loin, et je ne sais pas ce qui s'y passe. Certaines langues ont quelques difficultés avec la nostalgie : les Français ne peuvent l'exprimer que par le substantif d'origine grecque et n'ont pas de verbe ; ils peuvent dire : je m'ennuie de toi mais le mot s'ennuyer est faible, froid, en tout cas trop léger pour un sentiment si grave. Les Allemands utilisent rarement le mot nostalgie dans sa forme grecque et préfèrent dire Sehnsucht : désir de ce qui est absent ; mais la Sehnsucht peut viser aussi bien ce qui a été que ce qui n'a jamais été (une nouvelle aventure) et elle n'implique donc pas nécessairement l'idée d'un nostos ; pour inclure dans la Sehnsucht l'obsession du retour, il faudrait ajouter un complément : Sehnsucht nach der Vergangenheit, nach der verlorenen Kindheit, nach der ersten Liebe (désir du passé, de l'enfance perdue, du premier amour).

C'est à l'aube de l'antique culture grecque qu'est née L'Odyssée, l'épopée fondatrice de la nostalgie. Soulignons-le : Ulysse, le plus grand aventurier de tous les temps, est aussi le plus grand nostalgique. Il alla (sans grand plaisir) à la guerre de Troie où il resta dix ans. Puis il se hâta de retourner à son Ithaque natale mais les intrigues des dieux prolongèrent son périple d'abord de trois années bourrées d'évènements les plus fantasques, puis de sept autres années qu'il passa, otage et amant, chez la déesse Calypso qui, amoureuse, ne le laissait pas partir de son île.

Au cinquième chant de L'Odyssée, Ulysse lui dit : "Toute sage qu'elle est, je sais qu'auprès de toi, Pénélope serait sans grandeur ni beauté... Et pourtant le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer là-bas, de voir en mon logis la journée du retour!" Et Homère continue : "Comme Ulysse parlait, le soleil se coucha ; le crépuscule vint : sous la voûte, au profond de la grotte, ils rentrèrent pour rester dans les bras l'un de l'autre à s'aimer."

[...] Ulysse vécut chez Calypso une vraie dolce vita, vie aisée, vie de joies. Pourtant, entre la dolce vita à l'étranger et le retour risqué à la maison, il choisit le retour. A l'exploration passionnée de l'inconnu (l'aventure), il préféra l'apothéose du connu (le retour). A l'infini (car l'aventure ne prétend jamais finir), il préféra la fin (car le retour est la réconciliation avec la finitude de la vie).

Sans le réveiller, les marins de Phéacie déposèrent Ulysse dans des draps sur la rive d'Ithaque, au pied d'un olivier, et partirent. Telle fut la fin du voyage. Il dormait, épuisé. Quand il se réveilla, il ne savait pas où il était. Puis Athéna écarta la brume de ses yeux et se fut l'ivresse ; l'ivresse du Grand Retour ; l'extase du connu ; la musique qui fit vibrer l'air entre la terre et le ciel : il vit la rade qu'il connaissait depuis son enfance, la montagne qui la surplombait, et il caressa le vieil olivier pour s'assurer qu'il était resté tel qu'il était vingt ans plus tôt.

En 1950, alors qu'Arnold Schönberg était aux Etats-Unis depuis dix-sept ans, un journaliste lui posa quelques questions perfidement naïves : est-ce vrai que l'émigration fait perdre aux artistes leur force créatrice ? que leur inspiration se dessèche dès que les racines du pays natal cessent de la nourrir ?

Figurez-vous ! Cinq ans après l'Holocauste ! Et un journaliste américain ne pardonne pas à Schönberg son manque d'attachement pour ce bout de terre où, devant ses yeux, l'horreur de l'horreur s'était mis en branle ! Mais rien à faire. Homère glorifia la nostalgie par une couronne de laurier et stipula ainsi une hiérarchie morale des sentiments. Pénélope en occupe le sommet, très haut au-dessus de Calypso.

Calypso, ah Calypso ! Je pense souvent à elle. Elle a aimée Ulysse. Ils ont vécu ensemble sept ans durant. On ne sait pas pendant combien de temps Ulysse avait partagé le lit de Pénélope, mais certainement pas aussi longtemps. Pourtant on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso.

Milan KUNDERA - 2000

lundi 25 avril 2011

TAHAR BEN JELLOUN - Adresse

        On me dit : "Écris-nous des choses douces, des romances et des folies, des printemps et des nuits de mystère, écris-nous des belles histoires qui donnent du rêve et de la beauté, écris-nous des vers simples et purs comme l'eau de l'enfance, des maisons vastes et remplies, des terrasses inondées de lumière et de secrets, des visages et des mains qui portent fièrement le temps, des cœurs qui saignent de joie et des yeux qui palpitent de vie, écris-nous la fidélité des jours aux couleurs apaisantes, le désir qui chante l'âme entêtée et légère, écris-nous la félicité des jours sans nuages, les fontaines où des biches blêmes viennent boire, écris sur les draps d'insomnie l'histoire des clandestins de l'amour, les naufragés du feu ranimant les passions, écris-nous de la musique qui réveille le cœur des absents et qui nous ramène les fruits de l'hiver, écris-nous une fable où Dieu existe et aime les pauvres, une fable, une prière où les hommes renoncent à donner de la douleur au monde, si tu ne sais pas écrire de la musique, dessine un ballet de moineaux dans le crépuscule, un chant lyrique qui monte vers le ciel, dessine les larmes heureuses de toutes les mères qui retrouvent leur enfant, les cris de l'amour infini, dessine le pain trempé dans l'huile d'olive qu'on donne en offrande à l'étranger, raconte l'exil sans chimères quand le soleil trace le chemin du vivre, renonce à la mélancolie des jours dans la lenteur du vide, dessine un ciel qui verse du bleu dans les cœurs et fait danser les étoiles dans la paume de la main, essaie de dire ce qui se dissimule derrière les mots, ce qui fuit entre les doigts des laveurs de morts, les mots qui masquent d'autres paroles indicibles ou insupportables, essaie de traduire les silences les plus lourds comme s'ils étaient des bulles qui chantent et dansent, tu dis que la poésie est impossible mais non la route qui mène vers la lumière, que de livres, que de livres, baveux, bavards, braves comme on dit d'un pauvre homme pathétique, non, écris-nous des choses douces mais qui donnent la migraine, des choses brûlantes qui déchirent la paix et ses illusions, écris-nous des choses impossibles à voir, à entendre, à prendre, à avaler, à offrir, des choses qui disent la vie dans sa cruauté, la vie bourrée de contradictions, la vie qui se promène la mort en bandoulière, écris-nous des textes illisibles parce que la fièvre les a recouverts de sa morgue, des textes qui font des trous dans le corps, qui brûlent les yeux et assèchent la bouche, dis-nous l'insondable, l'innommable, le fourbe et l'inexorable.

Non? Tu ne peux pas? Tu en es incapable, tu as peur, peur de mourir à force de taquiner la vieille, la très vieille faucheuse des âmes les plus tendres, les plus naïves, tu crains que les gens ne te lisent plus, que les femmes te préfèrent les charlatans qui font des romans  comme l'horoscope, que les hommes t'envoient en enfer, l'oubli et le déclin, dis-nous l'être, ce rêve impossible, cette illusion volatile qui règne avec bruit et indécence, rien, le rien, le flocon d'une neige artificielle, le hasard et le néant, tu ne peux pas le dire, tu ne peux pas trouver les mots pour l'écrire, tu veux croire encore à la poésie, celle des gestes improbables des hommes, celle de la rosée et des laves qui coulent sur les pierres noires, la poésie qui surgit comme une erreur dans le calcul minutieux et inutile, la poésie est inutile, gratuite, absolument gratuite et inutile comme la beauté inaccessible d'un temps qui se fait écume à l'infini, dessine ou écris, mais ne nous dit plus que l'âme est tarie, que la source s'est égarée, l'eau du mystère coule encore, attend la nuit et ses ombres, attends le silence qui écrase ta poitrine et te soulève comme une feuille sèche d'automne, le songe te donne un baiser pour que jamais tu ne tombes dans la brutalité d'un monde fou de laideur."


Mai 2006, Tahar BEN JELLOUN